Cohésion sociale


XI

 
 

Des choses bizarres, j’en ai vues mais la chose la chose la plus bizarre que j’aie jamais vue, c’est mon reflet se décollant du miroir. En un clin d’œil, il avait bondi de la prunelle de mes yeux vers une babiole en laiton, puis ricochait sur le mammouth de l’antiquaire et, juché sur la rambarde éraflée, fit le saut de l’ange depuis la terrasse. Ah ben ça, alors, bredouillais-je abasourdi en le voyant déguerpir sur la vitre d’un cabriolet.

 

- Vous n’avez aucune dignité, dit le spécialistologue d’un ton condescendant. Votre reflet avait tellement honte de vous qu’il s’est arraché.

J’ai supplié :

- Alors donnez-moi une dignité, s’il vous plaît. Une petite pour commencer.

- Ça tombe bien, dit-il, je viens juste d’en recevoir.

Il a déplié une dignité, retiré les épingles. Les plis disparurent d’un revers de la main. Ce n’était pas le genre de dignité à se chiffonner au premier lavage. Il a dit :

- C’est du tissu de mensonge.

- Comme c’est doux.

Petite était l’étiquette, grand était le prix. Il m’a tiré par la main à travers les rayonnages jusqu’au coffre de fripes au kilo et, d’un air désapprobateur, lança :

- Tenez.

C’était une dignité lardée de coutures et de raccords avec un macaron sur la poche. J’ai demandé :

- Elle tombe bien sur les épaules ?

- Somptueusement.

- On dirait qu’elle a été faite pour moi.

Il a ajouté :

- Il en faut pour tous les goûts. Ça laisse les meilleures choses aux connaisseurs.

- Cette dignité porte beaucoup de trous.

- C’est qu’elle a été portée par beaucoup d’hommes.

J’ai soulevé un pan. Elle serrait un chouïa aux entournures. Il a dit :

- On peut faire des retouches si elle veut.

- Oh non, je vous en supplice.  

 

Mon reflet attendait à la sortie du magasin. Il était accroché à un panneau d’affichage, les pieds en l’air, en train de me viser d’une main avec un pistolet. Il a pressé la détente. Son index est passé à travers. Des gouttes de colère coulaient sur son nez. Il les rattrapa avec la main libre. Il flottait en équilibre, le pistolet d’une main, les gouttes de l’autre.

 

Plusieurs fois, il eut l’impression de redescendre. Il s’accrochait à quelque chose de si fin. C’est pas comme ça que ça devait se passer ! Il a commencé à chialer. Les gouttes diffusèrent dans sa paume, passèrent à travers. Les affiches s’arrachèrent. Il se cramponna au drapeau puis me visa des deux mains mais perdit le pistolet, lequel tomba à mes pieds. Le vent le poussait vers la mer et, pendant un instant, j’ai vu un fantôme tricolore se débattre. Au revoir, petit reflet.

 

 

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