Défense


VI

 

 

          Derrière, la montagne d’ordures gagnait du terrain, sans cesse plus grande, toujours plus forte. C’était un massif à la beauté formelle avec ses pics enfumés qui déchiraient les nuages roses du septentrion. Ses couronnes multicolores concentriques s’étalaient comme une cible géante au pied de l’épaisse calotte moussière masquant les cimes. Parfois, un geyser de jus de poubelle s’élèvait onctueusement vers les cieux comme un crachat que la terre lancerait à la face de la lune et du cosmos tout entier. 

 

- Et vous ?

- J’ai tellement honte de l’avouer. Si je régnais sur le royaume des nuages, je rangerais mes sujets selon leur couleur et leur niveau. Je chausserais mes monte-en-l’air magiques et capturerais ceux qui me déplaisent pour les concentrer dans de petites bouteilles d’eau. Je jetterais les nuages rebelles dans les prisons d’altitude où ils gèleraient. 

- Et vous ?

- J’ai honte. Et j’ai même honte d’avoir honte. Une idée m’obsède. Envahir la ville pour chasser les hommes qui s’en prennent à notre terre sacrée. Je rêve de monter la Business Task Force. Mon armée s’entraînerait ici, au sommet de la montagne. Il y aurait la division d’élite des sacs noirs de la mort, le corps de reconnaissance des sacs verts qui portent un petit béret. Le peloton alpha recruterait des volontaires dans tout ce que la ville compte de mauvaise volonté. Des mercenaires. Des jeunes partisans. Des sachets de supermarché. Je mènerais la guérillera dans les faubourgs où je sèmerais le feu.  

- Certains hommes sympathisent pour la cause des déchets. La barrière inter-espèce a été franchie. 

- Il y a autant de poubelles dans cette montagne que d’hommes qui se sont succédés sur terre. C’est plus qu’une coïncidence.  

-  Je voudrais être à leur place et nous travailler comme ils le font. La destruction est fascinante. La destruction libère l’idée pour que chacun puisse s’en imprégner. Les idées appartiennent à tout le monde. Construire. Détruire. Construire. Détruire. Il ne s’agit pas de méchanceté. Juste me rappeler à quel point cela a pu coûter. En saisir l’importance.

 - Vous, maintenant ?

- J’ai honte de ne pas avoir honte comme vous. Voyez-vous, je viens du pays des rêves où la voûte céleste porte tous les espoirs et où les étoiles brillent comme des promesses. Et c’est tout.

- Merci.

 

De l’eau pressurisée jaillit d’une fissure, glissa entre la roche et le glacier et vaporisa une avalanche de mousse. Le déluge emporta les trois poubelles. Trois nouvelles poubelles succédèrent aux anciennes.

   

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