Industrie

 

VII

 

   

L’aiguille de la jauge pointait sec à très sec et il n’y aurait pas de caisson-relais avant un parsec. Comme par magie, une station service surgit de l’horizon tel un pou sur un cheveu avec tout ce qu’il fallait comme pièces détachées, benzoline et flan en barre.

 

Ma PME roulait toute seule, longeant les lignes haute-tension comme un tram sur ses rails jusqu’au parc de transfos qui grésillaient et les monumentales cuves sphériques en méthane. La Gigantik Platz qui n’en guérissait pas de son cancer du ciment. La ZOFEC qui étirait bâtiments et raclait terre. Les ganglions de hangars qui se dupliquaient par mitose en agrégats d’entrepôts.

 

Les piles du périphérique n’appartenaient plus à la terre. La charpente de triangles métalliques sifflait au vent comme des réacteurs et son treillis de haubans, aussi longs que des sillages de jumbos, clignotait pareils à des guirlandes sidérales. Le pilier central de télédistribution, si haut dit-on, qu’une balise jetée à son pied n’y tomberait pas, oscillait dans le sol tel un piston géologique, expression tellurique de la nature et du mouvement isostatique des terres.

 

Roule, chauffeur, roule.

 

Le pipeline, les souches d’arbres pétrifiés, les lambeaux de linceuls aux fenêtres, la batterie de cheminées qui exhalent des scories, la façade si encroûtée qu’il faudrait piocher avant de gratter et gratter avant de frotter, la HLM marquée d’un quadrilatère fluo vestige de sa submersion partielle par la congère véloce de la grande tempête de polystyrène.

 

La benzoline passait du réservoir au carbu en glougloutant. Ses soupirs viciés virevoltaient dans la vapeur nacrée des enrobés frais mais chauds.

 

Le goudron transpirait des arcs-en-ciels. 

 

Je m’engageais à vive allure entre les voitures pilote d’un convoi exceptionnel bardé de gyrophares. En ce lieu où les strates affleurantes avaient une source anthropique, je pouvais, par la grâce de mon attelage aux innombrables essieux chaussés de gommes tendres, imprimer de tout mon poids des ornières dans le temps.

 

Virage à la corde pour pneus limés jusqu’à la corde. Coup d’œil sur la plateforme multimodale. Le capot piqua du nez et mes affaires pressantes passèrent de l’autre côté de la crête.  

 

A la lisière du sombre, un long dirigeable immobile se sustentait dans un essaim de petits clônes munis de crochets. Plusieurs hissaient une carcasse à chenilles et carénage orné d’impacts aux contours boursouflés et blanchis. Ils lestaient les engins sur le portique volant qui les tronçonnait dans une rafale d’aiguilles de résine et de matière en fusion. Chaque moitié de carrosserie balançait en bout de chaîne et, tractée à l’extrémité de la crémaillère étincelante, était catapultée sur l’aire de recyclage.

 

De près en près, c’était l’épave d’un paquebot coulé dont le chargement se serait disséminé sur la plaine abyssale. Contenu et contenant avaient pris en masse en un fatras de ferraille globuleux : matériel dézingué, grues de levage enchevêtrées dans des broyeurs vrillés et comprimés sur des rampes de chargement voilées, structures tordues et superstructures distordues. Plus de container gigogne, plus de maille intersticielle. Tout fondait sans feu en un monticule indistinct de stalactites ocres et de bouillasse d’oxydes. Ici, l’ouïe dégoulinant l’oxygène liquide qui se dissipait en une pellicule de givre couleur olive. Là, le vernis visqueux digne de la douche simonisante du lavomatic s’étalant pour restituer aux choses dispersées leur unité d’objet originel.

 

De loin en loin, la Péroxyde d’hydrogène s’écoulait vaseuse et monotone à travers les lacs acides où surnageaient des croûtes cireuses jusqu’au Péroxyde d’acétone. A la confluence, les cristaux précipités se brouillaient aux alluvions contemporaines et, à la faveur d’une catalyse fortuite avec quelque limaille détonante - la charge de nitrate d’un tumulus funéraire préhistorique drainée dans le bourrelet fossile d’un méandre mort, par exemple - se rappelaient à notre souvenir par des fumerolles précurseurs d’une pétarade cataclysmique.

 

Oui, il existe un ordre secret dans ce glacis chaotique.

 

  

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